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Comment appelles-tu cela?

20 octobre 2020

Par Paul Robitaille, directeur, Relations avec les Autochtones et les jeunes

Les moments les plus marquants de la vie se présentent parfois de la façon la plus simple et aux endroits les plus inattendus. Pour moi, ce moment s’est présenté sous la forme d’un seul mot au milieu d’une forêt, à 650 km au nord de Thunder Bay.

C’était mon premier « emploi vert », un stage en coopération pour terminer mon programme de technicien forestier au collège Confederation. J’étais assistant de recherche pendant l’été, et je devais soutenir une équipe interdisciplinaire d’étudiants de troisième cycle, de chercheurs universitaires et de professionnels du secteur forestier qui exploraient les possibilités de bioénergie durable dans deux communautés des Premières Nations du Nord.

Nous avions été invités pour les aider à déterminer comment les forêts locales pouvaient réduire leur dépendance vis-à-vis des sources de chauffage existantes, comme le diesel ou l’électricité. Mais nous devions aussi garder à l’esprit une vision plus large et veiller à ce que la gestion durable des forêts fournisse également d’autres avantages pour les communautés, comme la création d’emplois, le développement des entreprises et la réduction des risques d’incendie.

La collecte de données était un élément essentiel, en particulier pour un partenaire des communautés qui s’y rendait par avion et qui était situé dans le Grand Nord de l’Ontario. Dans cette région, il n’existe pas d’inventaire forestier précis. C’est au-delà de ce que l’on appelle le secteur d’exploitation forestière, c’est-à-dire la zone dans laquelle on effectue la gestion active des forêts. Nous avions donc besoin de gens sur le terrain pour dresser un tableau précis de la capacité des forêts locales à répondre de façon durable aux besoins de la communauté.

Puisque j’étais la personne la plus jeune de l’équipe, mon rôle consistait principalement à établir de nouvelles lignes d’inventaire et à faire en sorte que personne ne se perde en chemin. Heureusement, notre guide local, Fred, était à mes côtés.

Je crois que Fred n’avait jamais suivi une formation forestière formelle – du moins au sens classique du terme en Occident. Mais il possédait l’expérience de toute une vie dans la brousse. De plus, il possédait le savoir collectif d’innombrables générations qui avaient parcouru ces mêmes forêts avant lui. Je me suis peut-être senti isolé dans l’une des régions forestières les plus reculées du Canada. Mais Fred y était tout à fait chez lui.

Les journées que nous avons passées ensemble à traverser des tourbières à épinettes et des bancs de sable surplombés de pins gris nous ont permis, à Fred et à moi, de passer beaucoup de temps ensemble. Les discussions typiques sur nos passe-temps et les essaims d’insectes piqueurs qui nous accablaient ont rapidement fait place à une curiosité plus profonde.

Il s’est avéré que les mêmes choses piquaient notre curiosité. Nos voulions surtout en savoir le plus possible sur la forêt. « Comment appelles-tu cela? » est devenu notre jeu. Les règles étaient simples : il suffisait de pointer une plante, grande ou petite, et de demander « Comment appelles-tu cela? », généralement suivi de « Qu’est-ce que ça signifie? ».

Dans le meilleur des cas, je reconnaissais rapidement les plantes. Les noms latins et communs que j’avais appris faisaient généralement référence à certains aspects de l’apparence physique d’une plante. Mais plusieurs autres noms semblaient complètement arbitraires. D’autres, comme je le vois maintenant, semblent être des vestiges modernes de la doctrine de la découverte, où les explorateurs européens ont fait place aux botanistes, ne donnant plus les noms de monarques à leurs « découvertes », mais plutôt les noms de personnalités scientifiques célèbres.

Les conceptions OjiCree de Fred ne pouvaient pas être plus différentes. Chaque nom évoquait une relation. Parfois entre une plante et son écosystème. D’autres entre la plante et le monde humain. Par exemple, alors que le nom que j’avais appris était simplement « épinette rouge », celui de Fred parlait de sa maison marécageuse. Ce qui était un pin gris pour moi était pour Fred un arbre qui avait un lien avec le feu.

Chaque nouveau mot m’ouvrait un peu plus les yeux sur une façon différente de voir, de connaître et d’apprécier la forêt.

Un nom en particulier m’a marqué et continue de vivre avec moi jusqu’à ce jour. S’écartant de notre schéma habituel, Fred désigna un arbre que nous avions déjà vu – je le connaissais sous le nom d’épinette noire. Ses aiguilles étaient brunes, et beaucoup d’entre elles se trouvaient sur le sol autour de l’arbre. Je savais qu’il regardait au-delà du nom que nous avions déjà évoqué. J’ai lutté pour trouver une réponse.

Mais Fred n’a pas eu de difficulté. Son nom, traduit grossièrement, faisait référence à un morceau de bois de chauffage sur pied. Là où je n’ai vu qu’une épinette morte dont on ne devait pas tenir compte dans notre inventaire forestier, Fred y a vu une nouvelle utilité.

Dans les forêts dominées par les conifères où se trouve la communauté de Fred, les feux de cheminée sont un danger réel et constant. Savoir où récolter du bois de chauffage sec peut être une question de vie ou de mort. Ce nom et la relation qu’il évoque ont contribué à assurer la sécurité de plusieurs générations de cette communauté.

Photo prise depuis un drone dans la forêt de Nipissing, comment? Drone.

À ce moment, je ne pouvais que ressentir une grande humilité. Les mots que j’avais appris à l’école me semblaient soudain n’être que des mots.

Mais pour Fred, les relations, les histoires et les façons de connaître la forêt ne pouvaient être pleinement découvertes qu’à travers l’expérience vécue par plusieurs générations à ce même endroit. La langue elle-même était le reflet et le témoignage des liens inextricables entre un peuple et son territoire.

Avec autant de connaissances collectives contenues dans un seul mot, imaginez tout ce que nous pourrions apprendre?

J’utilise cette expérience aujourd’hui dans mon travail à SFI (Sustainable Forestry Initiative). Dans le cadre de l’objectif 8, qui favorise la création de programmes communautaires axés sur la forêt, ainsi que le partage et le transfert des connaissances, nous créons un espace où des personnes de tous horizons peuvent se réunir, s’écouter et apprendre les unes des autres.

Nous espérons que, grâce à la curiosité, à la conversation et à la collaboration, chacun puisse vivre un moment aussi inoubliable que celui que j’ai vécu grâce à une seule question : « Comment appelles-tu cela? ».

Article d’origine publié par Alternatives Journal, que vous pouvez lire en cliquant ici.

A\J est la plus ancienne revue environnementale du Canada, et est la publication officielle de l’Association canadienne d’études environnementales

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